Paysages de l’intime
ou
petite histoire des saisons
par Françoise Renaud
TABLEAU I
- vent de printemps -
Les êtres que nous rencontrons et les choses dont nous sommes entourés respirent, remuent et se transforment, en bref vivent sous nos yeux - indifférents ou stupéfaits - mais ils vivent aussi dans la mémoire, constituant nos rivages. Voilà un fait dont à présent je suis sûre.
À voir l’enfant grandi si vite, je ne peux m’empêcher
de mesurer le temps chassé et de remuer foule d’images où il
paraît successivement nourrisson, apprenant à marcher ou jouant
au ballon avec des camarades de classe.
De même pour les parents vieillissants - ah ces photographies de
mariage offrant visages sereins et corps guindés dans les costumes
amidonnés, si droits, si jeunes.
De même pour la tante centenaire, le chien de la famille ou la haie
du jardin.
Ainsi chaque journée nous jette en pâture une diversité d’images
dérobées à notre insu, quasi absorbées par
nos sens : silhouettes, voix et cris, expressions et postures, couleurs,
autant de clichés à peine entrevus, rêvés, déjà poussés
vers le gouffre au fond duquel ils s’accumulent, se stratifient,
se pétrifient, constituant le socle de notre vécu et l’ombre
de nos visages.
Le paysage lui aussi est scellé à nos corps - pour la plupart
sédentaires - dans un bruit de saisons.
Le décor n’est pas notre dehors, il participe de nos entrailles
et de nos ressentis, il est notre intime.
Je veux parler du paysage naturel, vastitude offrant cocon à nos
réalités physiques minuscules (au terme de paysage, je pourrais
presque substituer celui de pays) quand nous marchons à travers
les collines, serpentons à flanc d’escarpement ou courons
par des chemins de vigne à fleur de rocher.
Ciel, terre, végétal, silence, lumière se combinent d’une façon inédite selon le lieu géographique et, pour peu que nous occupions depuis des années la même habitation ou que nous explorions la même région de nos pas avides et trop précipités, nous percevons peu à peu les modifications qui les affectent, à la fois les révèlent.
Bien sûr il y a le minéral - j’y reviendrai une autre
fois -, l’immuable, du moins à l’échelle humaine
: les monticules, les serres, les causses, les falaises, tout ce qui s’élève
au-dessus de la plaine, et puis la plaine elle-même, en bref la structure.
Déjà les murets et les drailles - d’elles je parlerai
aussi un autre jour - ne présentent pas la même permanence.
En effet si leur tracé demeure en dépit de la disparition
des troupeaux, les buis et pistachiers prennent facilement de l’envergure,
les ronces progressent, l’herbe ou la bruyère ignore toute
limite, et si nul ne veille à entretenir ces chemins si prisés,
ils finissent noyés dans le maquis.
Mais qui ne se souvient pas d’une année sur l’autre
des premières fleurs après l’hiver, des églantiers
immaculés, des amandiers au bord des parcelles telles glorieuses
sentinelles, de l’embaumement du genêt, de l’éclosion
des potentilles ou des cistes blancs aux pétales fripés pareils à du
papier crépon ?
Qui ne se souvient pas du bruit de ses pas dans les feuilles mortes, de
leur crissement sur la fine pellicule de neige tombée durant la
nuit ?
Les saisons sont événements.
Et chaque indice de leur venue ou leur retrait nous touche à cœur
et influence nos humeurs.
Par exemple le vent.
Car c’est là que je voulais en venir depuis le commencement, à ces épisodes époustouflants
qui affûtent nos nerfs, excitent nos épidermes, enflamment
nos cervelles.
Nous sommes en mars et depuis trois jours un vent de nord-ouest
afflige la plaine languedocienne où je vis dans un village blanc. Les plantes
nouvellement mises en terre dans mon modeste jardinet geignent et espèrent
l’accalmie.
Moi aussi.
Bien que je sois fervente des vents océaniques, les appréciant pour leur humidité et pour leur ferveur, je suis beaucoup moins fanatique de ces tramontanes, aussi insatiables que démons en goguette, qui nous traitent comme des marionnettes, font voltiger les papiers de bonbons lâchés dans la rue par les écoliers et entraînent dans les fissures, les failles, les recoins, sous les tuiles, sous les paillassons et les portes, aussi dans les narines, des cohortes de petites choses velues issues des platanes - pollens ailés, cœurs de fleur à l’allure de graines ou d’insectes ou de je ne sais quoi encore - qui soulignent les aspérités du sol, frangent les murs, emplissent les gouttières et les biefs, tapissent l’herbe comme miettes de laine.
Il a fallu que je dépose l’une de ces petites choses dans
la paume de ma main pour l’observer.
Forme de goutte, plutôt allongée semblable à une gamète
mâle, équipée de poils en son extrémité la
plus étroite, couleur de paille, un peu râpeuse au toucher.
Et voilà ce qui, une fois agglutiné par milliers grâce
au vent fou, aggloméré par la pluie suivante en une sorte
de bourre, de feutre imputrescible, va boucher les canaux d’écoulement
et provoquer infiltrations et dégâts lorsque les pluies violentes
reviendront - on les connaît, dès la mi août on les
redoute.
Ainsi le vent est venu façonner le sol alors que le printemps était
bien engagé, le velouter de petits amas jaunâtres, écume
d’arbre, doux matelas mousseux qui lentement se désagrégera
après avoir empreint quelque niche de ma mémoire.
Le vent, élément de mon paysage, est devenu une part de mon
dedans.
L’an prochain je me rappellerai forcément de mes efforts quotidiens à débarrasser
le pas de ma porte et le pied des pivoines épanouies de cette multitude
virevoltante - disons-le : empoisonnante -, cadeau des vieux arbres ornant
la place de la Mairie.
Et maintenant que ces lignes sont écrites, - qui aime les saisons
les déchiffre -, je regarde une fois encore cette matière
du monde dont les oiseaux tapisseront peut-être la paroi de leur
nid.
Déjà un genre de nostalgie.
Demeure l’énigme du ciel.
24 mars 2004
